Ici Ronchin, ville de chiens (fable)
Ici le taux d’ensoleillement est inversement proportionnel à celui du chômage; ici il tombe autant d’eau du ciel que de genépi dans les verres. Ici, c’est Ronchin, petite ville industrielle du nord dont les cinq cents habitants se trouvent aujourd’hui derrière les barreaux.
Etonne-toi, ami lecteur! Et pourtant l’histoire de Ronchin ne diffère en rien de celle de la région toute entière. C’est ainsi qu’aux premières heures de l’industrialisation, quelques hommes firent main basse sur les réserves minérales des environs et affectèrent à leur service tous les autres. Les travailleurs étaient fiers de la dureté de leur labeur. Ils aimaient leurs mines au fond desquelles pourtant nombre d’entre eux mourraient ou tombaient malades, ils aimaient leurs patrons ainsi qu’un fils aime son père, avec révérence, respect et même admiration. De longues décennies s’écoulèrent ainsi, laissant les uns dans le dénuement tandis que les autres s’engraissaient et s’achetaient de nouvelles automobiles. Un équilibre cependant avait été trouvé, succédant aux épreuves de force physiques des temps primitifs, puis aux castes nobiliaires des régimes monarchiques et impériaux, la hiérarchie sociale s’étalonnait dorénavant sur la seule référence de l’argent.
Un jour vint cependant où à Ronchin comme ailleurs, les sous-sols ne livrèrent plus de charbon. Les industriels quittèrent la région, laissant traîner derrière eux de longs discours larmoyants. Initiés, ils se rendirent sous d’autres cieux pour exploiter de nouvelles ressources, abandonnant les mineurs à la seule compagnie d’un sol stérile étouffé par de bas nuages noirs. La pauvreté gagna Ronchin et les aigreurs prirent son pas. La figure paternelle du patron avait déserté les lieux; il fallait un nouveau chef à la meute. Des familles s’allièrent, se désunirent avec fracas, s’affrontèrent en bourre-pifs, insultes et chamailleries. Certains choisirent de s’armer mais ceux-là furent bien vite inquiétés par la justice.
Afin de contourner la loi, un premier eut l’idée d’adopter un chien de combat et obtint rapidement une position dominante dans la commune. D’autres l’imitèrent et bientôt, toutes les demeures de Ronchin hébergeaient un ou plusieurs de ces chiens aux longues canines et aux babines retroussées. Le chaos régnait. Heureusement, notre bon gouvernement légiféra, conditionnant la possession de tels animaux à de très strictes règles. Ainsi il y a peu, la gendarmerie locale prit d’assaut les rues de la ville et constatant l’absence sur le museaux des chiens d’une muselière, elle choisit de rafler la totalité des habitants de la ville et leur bottèrent le train jusqu’à la prison.
Aujourd’hui ainsi, s’il pleut toujours autant sur les toits et les pavés de Ronchin, le calme semble y avoir fait son retour. Une communauté canine dépourvue d’esprit peuple seule la ville, avec à sa tête un chef incontesté. A la lumière de cette quiétude naturelle, peut-être y aurait-il lieu de s’interroger sur l’évolution de notre propre espèce.
Matthieu
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Edith (de Nantes)
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